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19/05/2013

La prime du Sud et les affres de l’Algérie

 Djamel DOU

 
« L’histoire humaine devient de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe ».
Les Wilayas du Sud et quelques unes de celles des hauts plateaux sont témoins d’une  série de grèves dans presque tous les secteurs et spécialement celui de l’éducation, tous niveaux  confondus, du primaire a l’université.
Ce qui a amené ces secteurs à entrer dans la chaîne des revendications hebdomadaires c’est la prime du sud et ce qui s’y rapporte.
Cette prime spécifique est calculée sur le salaire de base et est servie dans les villes du sud et    certaines villes des hauts plateaux.
Je ne vais pas ici discuter des sources et causes de la loi qui institue cette prime , mais le fait est que l’État algérien par le biais de son gouvernement l’outrepasse depuis  qu’il a consenti des augmentations  de salaires, soit à compter de 2008 et avant.
Bien que les primes du sud se calculent sur la base d’une même référence qui est le salaire de base, elles sont  restées assujetties aux anciens  salaires de base et n’ont été appliquées qu’a ceux désignés comme cadres supérieurs dont    les directeurs exécutifs , walis , chefs de dairas, secrétaires généraux, présidents d’assemblées…etc
Ce qui m’a amené à écrire cet article ce n’est pas  l’existence en double palier des normes qu’appliquent les gouvernements algériens. L’enseignant et le professeur sont à la queue  de leurs priorités. Mais ce qui m’interpelle en tant que professeur  d’université et comme citoyen algérien, c’est ce souffle et ce mouvement sans précédent que connaît le secteur de l’éducation de façon spécifique, en  raison de cette prime. En dehors de la valeur de celle-ci et de la justesse  de sa revendication de même qu’en ce qui à trait à l’opacité  qui touche au choix du moment ou le problème est posé, bien que son origine  date  de plusieurs années.
Je n’aborderai pas la question des salaires et des primes dans tous les secteurs, mais concentrerai mes efforts   sur l’enseignement supérieur du fait de  mon appartenance à ce secteur depuis de longues années. De par mon expérience    personnelle, je peux résumer mon  témoignage dans ce qui suit :
  • Depuis plus de deux décennies les réclamations de la famille universitaire représentée par son syndicat, le CNES, se sont concentrées de façon spécifique sur le logement et l’habitat. Cela a été longuement le justificatif de nombreux enseignants dans la baisse du niveau pédagogique des cours prodigués et de l’absence de recherche scientifique.
  • Durant ces deux décennies les professeurs d’université se sont scindés en trois groupes . Le premier groupe a fait le choix de l’émigration pour une raison ou une autre . Le deuxième groupe à choisi de rester en Algérie et de continuer à consentir des dons pédagogiques et scientifiques et n’a pas failli ni arrête de faire don de pédagogie et de science, sans tenir compte de salaire ou de crise de logement, la majorité de ce groupe ne s’est pas enrôlée dans une activité syndicale ou participé à des confrontations et il leur était loisible d’émigrer eux aussi, mais la logique de la majorité d’entre eux, de ceux que je connais, est que si une valeur part, elle est remplacée par un élément défaillant.   Le troisième groupe qui constitue hélas la majorité aujourd’hui, est composé de gens qui prennent presque tous pour cause de leur insuffisance pédagogique et de l’absence de production scientifique de leur part, un seul motif qui est l’insuffisance de moyens matériels.
  • Je peux dire que depuis plus d’une décennie, le  salaire d’un professeur d’université et spécialement les détenteurs du diplôme de doctorat, était suffisant jusqu’à un certain point, je ne dirais peut pas  qu’il pouvait assurer une vie digne mais la limite de la suffisance  était atteinte. Mais depuis les dernières augmentations survenues depuis 2008 le salaire du professeur universitaire et spécialement les détenteurs de diplômes de doctorat (les hauts grades) ce salaire atteint les 20.000 D.A et n’est pas en dessous de 11.000 D.A
  • Depuis plus d’une dizaine d’années le ministère de l’enseignement supérieur a mis en place des centaines de laboratoires de recherche scientifique dans lesquels activent des dizaines de milliers de professeurs universitaires et des sommes considérables y ont été affectées, mais selon une statistique que j’ai élaborée en recourant à la base de données de l’institution américaine (NSF : National Science Foundation) la moyenne de production d’un laboratoire unique n’excède pas par année la moitié d’un article scientifique publié en dehors des normes de qualité bien entendu.   De même que le ministère à institué une prime mensuelle à tout professeur qui fait partie d’un groupe de recherche qui est appelée prime de recherche mais ce qui arrive c’est que la majorité des professeurs se sont transformés en chercheurs de cette prime et le concept s’est inversé et au lieu d’y accéder pour faire de la recherche scientifique beaucoup font de la recherche scientifique pour accéder à la prime et une grande différence existe entre les deux logiques.
  • Tous les professeurs que j’ai connus et qui arboraient le signe de déchéance du niveau de l’enseignement et de la recherche scientifique en Algérie n’ont pas vu changer leur offre pédagogique et scientifique après que  leurs salaires furent élevés à des multiples de ce qu’ils étaient,  bien plus, il y en a parmi eux   qui ont épousé des collègues et le salaire du ménage (professeurs) fait ainsi plus de 300.000 dinars/mois. Encore pire, je connais des professeurs qui n’enseignent pas du tout ou enseignent deux heures par semaine, n’effectuent aucune recherche scientifique et perçoivent 200,000 dinars par mois..

La preuve est que malgré les laboratoires qui ont fleuri un peu partout et sans précédent, la résultante est que l’enseignement supérieur et la recherche scientifique ainsi que l’enseignement général, n’ont jamais connu autant de décrépitude et de recul de niveau comme ils l’ont observé durant les deux dernières décennies et surtout la toute dernière. Restreindre la crise de l’enseignement au domaine matériel est pour moi une absence de raison et une négation de réalités existantes. Si les salaires et les logements décents pouvaient créer des savants et faire renaître l’enseignement, nous aurions constaté un réveil scientifique dans les pays du golfe, puisque le salaire d’un professeur là bas peut lui permettre non seulement de  vivre dans l’opulence mais d’avoir une femme de ménage et un chauffeur ou plus. Et totalement à l’inverse de cela je connais des groupes de recherche en Géorgie qui travaillent dans des conditions extrêmes de difficulté et il n’existe sur le site de leur travail même pas de chauffage, leurs salaires n’excèdent pas ceux de leurs collègues algériens mais leur production scientifique dépasse celui de toute université arabe en qualité et en quantité ( J’ai entendu cette information en 2004 de la bouche du coordonnateur de la coopération extérieure du centre international de physique théorique (ICTP) lorsqu’il s’adressait à quelques professeurs et chercheurs arabes qui se sont plaint de leurs conditions matérielle et de vie).
Je ne suis pas contre le fait de réclamer un salaire et une vie décentes pour l’enseignant, je la considère plutôt comme un droit à tout citoyen algérien, de même que je ne prétends pas refuser l’augmentation de mon salaire. Je ne suis pas non plus en train d’accuser tous mes collègues de recul dans leur travail. Je ne me disculpe pas de carences, également. J’ai conscience que la justice est absente dans ce pays et qu’il y a dans d’autres secteurs ceux qui perçoivent des multiples du salaire d’un professeur et de l’enseignant alors qu’ils ne méritent même pas le dixième de ce salaire. Mais ce que j’ai espéré et alors que l’Algérie passe par cette étape grave, c’est que les revendications des élites, professeurs d’université, professeurs et enseignants, se hissent au niveau de la crise que subit l’enseignement en Algérie, par son effritement continuel et accéléré et que leurs demandes se focalisent sur une refonte totale de l’organisation de la formation et la sauvegarde de ce qui peut être sauvegardé avant que nous atteignons le seuil de non retour ( Et j’affirme que nous n’en sommes pas loin) et que tout le monde sache que toute augmentation dans les salaires et primes dans une économie de rente ne peuvent qu’être des calmants pour un cancer avancé et que ces augmentations seront rapidement absorbées par   l’inflation en quelques années ou quelques mois.
Je crois que beaucoup d’enseignants et de professeurs ont constaté par eux même que les dernières augmentations de salaires n’ont pas tardé à être totalement ou partiellement absorbées par les augmentations de prix car c’est la nature de l’économie de rente.
J’ai espéré aussi que les professeurs d’université réclament leur droit à la libre expression et à donner leur avis sur les questions de devenir de l’enseignement et du pays et qu’ils soient à l’avant garde de la nation et qu’ils restituent à l’université son positionnement en tant que source de rayonnement, de leader de la société et de productrice de pionniers de la renaissance au lieu de la situation de décrépitude scientifique et morale dans lesquelles baignent les universités aujourd’hui.
Je suis convaincu que la crise de l’enseignement et de la recherche scientifique n’a jamais été un jour la résultante du recul des salaires ou des conditions de vie seulement mais il y a des causes plus profondes et plus générales que les questions matérielles et qui doivent être classées à mon avis en fin de liste.
Et je peux presque garantir que la majorité des capacités nationales sincères dans le pays et à l’extérieur, est prête à donner avec un moindre salaire et dans des conditions de vie matérielles plus mauvaises que celle ou était la famille enseignante durant les années 1990, mais à la condition que ces gens là trouvent un gouvernement qui porte un projet national de société et une vision totale afin de relever le secteur de l’enseignement et de la recherche scientifique en Algérie et de sortir ce pays de sa léthargie.
Enfin je dis que je crains  qu’après viendront des générations qui nous maudiront et maudiront cette élite d’universitaires et de professeurs, De même que je m’adresse à mes collègues professeurs en grève qui réclament les primes et augmentations de salaire et tous les collègues dans le pays : Croyons nous que l’enseignement est encore une mission ? Nos universités et nos écoles ne se sont elles pas transformées en blocs de ciment pour entasser des centaines de milliers d’étudiants et d’élèves dont la majorité fait partie de la médiocrité ? Est il raisonnable que le silence des élites soit général alors qu’elles voient l’Algérie se faire enterrer et ce qu’elle a construit durant une certaine période malgré sa modestie, être démoli ?  Et est ce que mes collègues croient que le travail que nous faisons aujourd’hui mérite le  salaire  que nous percevons ?

Et ici, il serait peut être opportun que je rappelle à mes collègues, tout au moins à eux qui possèdent la foi ou au moins des restes de cette foi et qui croient en le licite et l’illicite dans le sens religieux et en la baraka, l’histoire suivante, peut être qu’ils y trouveront un modèle et un ressourcement :
Un homme est venu voir l’imam El Chafei et se plaint de son état. Il l’informe qu’il est employé et travaille pour 5 Dirhams et que son salaire ne lui suffit pas, L’imam lui demande d’aller réclamer à son employeur qu’il diminue le salaire à 4 Dirhams et l’homme s’exécute bien qu’il n’aie pas compris les causes. Un certain temps, puis l’homme revient et déclare à l’imam que sa situation ne s’est pas améliorée  et l’imam de l’inciter à réclamer de son employeur d’enlever encore un Dirham, ce qu’il fit. Après un certain temps la personne revient vers l’imam et le remercie en affirmant que son salaire de 3 Dirhams recouvre tous ses besoins et qu’il peut même épargner. Etonné, il réclame des explications à l’imam qui lui dit que les 3 Dirhams constituaient son salaire dès le début et les deux Dirhams supplémentaires étaient non seulement indus mais en plus viciaient le salaire justifié et enlevaient la baraka de l’ensemble et il à récité le vers suivant :
« L’impur est adjoint au pur pour l’augmenter
L’impur est entré dans le pur et l’a dispersé ».

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